5 mars 2020

Non, la jalousie ne donne aucun droit sur la personne qu’on aime

 

Plusieurs mythes entourant les relations amoureuses sont persistants chez les jeunes, notamment celui selon lequel les comportements associés à la jalousie sont des preuves d’amour.

Joëlle Girard

Publié le 4 mars 2020

Déconstruire les mythes sur les relations amoureuses, ça commence dès l’enfance. Tous les experts s’entendent : en matière de lutte contre la violence conjugale, c’est le nerf de la guerre. Et sur la ligne de front se trouvent des gens comme Laurence Quevillon, sexologue et coordonnatrice au Centre de prévention et d’intervention pour victimes d’agression sexuelle (CPIVAS). Radio-Canada s’est entretenue avec l’intervenante, qui travaille à sensibiliser les jeunes de troisième secondaire… et parfois leurs enseignants.

Pourquoi la sensibilisation à la violence en contexte amoureux est-elle nécessaire dans les écoles?

Le programme Clique sur toi existe depuis plus d’une dizaine d’années, et parler de la violence dans les relations amoureuses en a toujours fait partie. Il vise les jeunes de troisième secondaire. Pour plusieurs d’entre eux, c’est le moment des premières relations amoureuses. Généralement, ils n’ont pas beaucoup entendu parler de relations saines et égalitaires, et ils ne sont pas tous entourés de modèles de couples sains.

C’est très important de mentionner que le programme n’est pas seulement composé des deux ateliers en classe avec les élèves. Clique sur toi comporte plusieurs volets, et le premier, c’est la sensibilisation du personnel de l’école [les enseignants, la direction, les intervenants pédagogiques, etc.]. Ces adultes sont significatifs pour les jeunes, ils les côtoient tous les jours. Il faut s’assurer que les enseignants et les intervenants transmettent un message commun au nôtre. On aurait beau faire des ateliers en classe, si, une fois qu’on est partis, les enseignants déconstruisent ce qu’on a fait, alors on travaille pour rien.

Depuis septembre, les professeurs sont de nouveau amenés à faire de l’éducation à la sexualité dans les classes, mais ils ne reçoivent pas – en tout cas, à ce qu’ils nous disent – la formation nécessaire et adéquate. Donc des mythes, oui, ils en véhiculent. Je peux le confirmer de par les questions qu’ils nous posent ou les commentaires qu’ils font à l’égard du programme. Certains propos sont inadéquats. Il faut mentionner que plein de professeurs sont ultra-adéquats et très aidants. Mais l’inverse arrive, à l’occasion.

Lisez tout au long de la semaine nos articles produits dans le cadre de notre série : Ces femmes qu’on tue.

Quels sont ces préjugés que vous devez le plus souvent déconstruire chez les jeunes, comme chez les professeurs?

On entend beaucoup que les garçons et les hommes ne peuvent pas être victimes de violence conjugale et de violence sexuelle. Ça, c’est encore très présent, et c’est malheureux parce que moi, je sais que dans la même classe où on tient ces propos, il y a des garçons qui en sont victimes. On s’assure donc de démontrer que ce n’est pas un discours acceptable.

On entend aussi dire que la victime peut être responsable des actes de violence qu’elle vit. Des jeunes nous disent, par exemple : « Si moi, ma blonde, elle flirte avec d’autres gars, ben il faut qu’elle s’attende à ce que je lui prenne son téléphone et que je lise toutes ses conversations ». Ou lorsqu’on fait des mises en situation, comme celle où une fille accepte de monter dans la voiture d’un gars qu’elle a rencontré le soir même et qu’elle finit par subir une agression, on va avoir tout un débat sur sa responsabilité. Dans toutes les classes, des jeunes vont pointer le fait qu’elle a accepté de monter. C’est habituel.

 

Laurence Quevillon travaille pour le CPIVAS depuis plus de deux ans.

Ces préjugés, ils sont aussi présents chez les enseignants. Moins celui concernant les victimes masculines, je dirais. Mais l’idée que la jalousie peut être une preuve d’amour, ça, les enseignants le disent. Alors que, non, les comportements associés à la jalousie ne sont pas des preuves d’amour. C’est une forme de contrôle. Ça fait partie de la violence psychologique. Souvent, cette violence est tellement insidieuse que les victimes n’en sont même pas conscientes.

Une part importante des jeunes qu’on rencontre croient aussi que de nombreuses personnes mentent et font croire qu’elles ont été victimes de violence conjugale ou de violence sexuelle pour attirer la pitié ou susciter l’attention. Dans les faits, le nombre de faux témoignages pour violence sexuelle n’est pas plus élevé que celui concernant les autres crimes.

Les jeunes ont-ils quand même des outils pour reconnaître les différentes formes de violence?

Pas tellement. Une des premières choses qu’on voit avec eux, c’est la définition de la violence. Beaucoup de jeunes définissent ça comme quelqu’un qui est très en colère, qui perd le contrôle de son émotion et qui commet des gestes de violence. Mais on sait très bien que la violence, c’est une prise de pouvoir. Ce n’est pas une perte contrôle sur nos émotions. Donc, non, ils ne sont pas tout à fait outillés.

Des milliers de jeunes rencontrés

Pendant l’année scolaire 2018-2019, le programme mis sur pied par le CPIVAS a permis à trois intervenantes, dont Laurence Quevillon, de visiter 6 des 14 écoles secondaires de la Commission scolaire de Laval. Au total, elles ont rencontré près de 2100 jeunes, lors de 151 ateliers. Elles ont aussi offert quatre ateliers de sensibilisation pour le personnel des établissements et effectué 27 interventions individuelles auprès de jeunes. Les intervenantes prévoient de visiter une école de plus pendant l’année scolaire en cours.

Lors de vos visites, est-ce que beaucoup de jeunes s’aperçoivent qu’ils sont victimes de violence dans leur relation amoureuse? Inversement, d’autres prennent-ils connaissance de leurs comportements violents?

Régulièrement, oui. Par exemple, un jeune peut nous dire : « Oui, mais Madame, si moi je fais telle affaire avec ma blonde, ce n’est pas de la violence ça ». Et là, on reprend avec eux : « Quand tu empêches ta blonde de voir ses amis de gars, c’est du contrôle, donc oui, c’est de la violence psychologique ». Là, on peut tout de suite voir dans le langage non verbal que le jeune se dit : « Oh, je ne savais pas que mes comportements, c’était de la violence ». Même s’ils ont l’intention consciente de vouloir contrôler quelqu’un, ils ne font pas le lien avec le fait que c’est de la violence.

Après les ateliers, on offre aussi des présences-supports, c’est un des volets du programme. Dans un local à l’école, une intervenante du CPIVAS attend que des jeunes se présentent pour demander de l’aide ou pour poser des questions supplémentaires. Ce sont généralement des filles qui viennent, parfois en faisant comme si c’était une de leurs amies qui vivait de la violence.

Des fois aussi, ce n’est que quelques semaines, voire quelques mois plus tard, qu’on reçoit des appels de jeunes filles à l’organisme. Elles ont eu le programme dans leur classe, mais viennent de se rendre compte qu’elles subissent de la violence dans leur relation et veulent avoir de l’aide.

Quelles sont les questions qui vous sont le plus souvent posées?

En classe, les jeunes sont extrêmement reconnaissants qu’on vienne leur parler de sexualité en utilisant les vrais mots. Ils ont beaucoup de questions, notamment quand on parle de ce que c’est concrètement une agression sexuelle. C’est là qu’on peut voir qu’on ne discute pas de ces choses-là avec eux.

Faire de l’éducation à la sexualité, ce n’est pas comme enseigner. Je ne veux pas rabaisser les enseignants dans leurs compétences. Jamais, moi, je n’irais enseigner les mathématiques ou le français. Eux, ils sont excellents pour le faire. Par contre, quand on vient en classe parler d’un sujet délicat comme la violence ou les agressions sexuelles, ce qu’on fait, ce n’est pas de l’éducation, c’est de l’intervention de groupe.

Si vous saviez à quel point je parle régulièrement avec des enseignants qui disent être déjà débordés, qui déplorent leur manque de formation et qui signalent ne pas être à l’aise. Et c’est tout à fait correct! Ils n’ont pas étudié en intervention parce qu’ils n’avaient pas envie d’en faire. Et là, on les oblige. Pour moi, c’est vraiment inacceptable. C’est pertinent de ramener l’éducation à la sexualité, mais pas de cette façon. Le danger, c’est que les enseignants qu’on oblige à intervenir vont le faire maladroitement – pas parce qu’ils ne sont pas bons, mais simplement parce que ce n’est pas à eux de faire ça.

 

Quel genre de situations délicates peuvent survenir en classe?

Par exemple, ça peut arriver quelques fois par année scolaire qu’un jeune dévoile qu’il a été victime d’agression sexuelle. Il faut savoir comment reprendre ça. Surtout sachant que c’est tellement important la façon dont le premier dévoilement est reçu. Ou si une jeune se met à pleurer en classe. Nous, on fait de la coanimation, donc on peut sortir de la classe et intervenir pendant que l’autre personne continue l’atelier. Ce n’est pas du tout le contexte dans lequel se trouvent les enseignants.

Parfois, c’est aussi simple qu’un jeune qui se couche sur son bureau pendant l’atelier. Jamais je ne vais aller le voir pour lui dire qu’il ne m’écoute pas assez. Peut-être que c’est une façon de se protéger. Peut-être qu’il ou elle a subi de la violence. En enseignement, c’est différent, c’est correct d’aller le réveiller quand tu essaies de lui apprendre le théorème de Pythagore. C’est ce que je veux dire par : ce n’est pas de l’enseignement qu’on fait, c’est de l’intervention. C’est une approche complètement différente et c’est très important de l’avoir. Ça peut faire une grosse différence.

Le programme est-il apprécié des jeunes et des enseignants, et pourrait-il être appelé à croître?

Jusqu’à maintenant, ça fonctionne très bien. Cette année, on va encore augmenter le nombre de jeunes rencontrés. Je pense que nos services sont appréciés. Le programme est reconnu à Laval. Avec le retour de l’éducation à la sexualité, la thématique des violences sexuelles doit être abordée à cinq moments de la scolarité, soit première, troisième et cinquième année du primaire, puis deuxième et troisième secondaire. On est en train d’adapter notre programme pour qu’il soit clé en main et qu’on puisse nous-mêmes rencontrer les jeunes à ces cinq moments de leur parcours.

Le fait de débuter dès le primaire risque d’avoir une incidence encore plus positive. Déjà, on peut reprendre des jeunes qui ont commencé à avoir des comportements de violence et qui débutent des relations amoureuses sans trop savoir comment. Quand on aura commencé dès le primaire à leur apprendre ce qu’est le respect et le respect des limites de l’autre, ce sera encore mieux.

Chaque semaine, on a des appels d’enseignants qui viennent de différentes régions et qui voudraient qu’on puisse leur transmettre notre programme ou qu’on vienne dans leur classe, mais, malheureusement, nos services ne peuvent pas s’étendre au-delà de Laval. On sent qu’il y a une détresse au niveau des enseignants. Pas tous, certains sont à l’aise, mais chez d’autres, c’est plus difficile.

Le réseau des Centres d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (CALACS) a un programme qui est très semblable à Clique sur toi. Ça s’appelle Empreinte et c’est aussi offert au secondaire. Autrement, à ma connaissance, il n’y a pas d’autres programmes comme ça. Ce sont donc les enseignants qui doivent porter la prévention des violences dans leur classe.